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أخر تحديث : vendredi 25 mars 2016 - 8:12

DADES, UNE SYMBIOSE ENTRE LE PASSE ET LE PRESENT

Par Mohamed EL MANOUAR
lHnfCoSitué au sud-est marocain, Dads(Dades), est une région stratégique qui dispose de ressources hydriques et assure le passage obligé entre les sud et le nord, l’est et l’ouest. De ce fait, elle a toujours été convoitée par différentes tribus et confédérations dont aucune n’est arrivée seule à étendre sa domination sur elle. Cet état s’est traduit par la mise en place de tout un système de gouvernance de proximité qui, de par son caractère singulièrement atomisé, avait facilité la pénétration coloniale dont l’impact direct réside dans l’effritement des anciennes structures sociales et leur remplacement par une nouvelle organisation peu adaptée aux contraintes du milieu et aux spécificités locales.Les sources disponibles, à ce jour, ne permettent que de façon imprécise et furtive de mieux appréhender l’histoire rurale de notre pays dans certaines de ses dimensions. Le cas de la région du Dads, dans le sud-est, ne fait pas exception. C’est la raison pour laquelle nous avons opté, en priorité, pour les sources internes disponibles en relation avec la micro-histoire qui ont l’avantage de nous fournir et de mettre à la disposition du chercheur des éclairages, somme toute, intéressants sur l’élaboration de monographies qui ont l’avantage de prospecter des espaces en marge de l’histoire nationale et politique. Ces monographies ne peuvent ignorer ce qui se passe ailleurs. En revanche, elles permettent de mieux comprendre les données locales et régionales. Il va sans dire que la collecte et l’analyse des données fournies par la tradition orale ne sont pas du reste. Elles contribuent, tant bien que mal, à en démêler quelque peu l’écheveau. Par ses aspects mythiques et historiques, elle enrichit inéluctablement l’analyse historique qui doit tendre à saisir les moments les plus forts de l’histoire locale et régionale. Ses multiples versions donnent des informations même éparses sur l’histoire du peuplement, sur l’étymologie des noms et sur d’autres aspects de la vie sociale et politique. La version orale, dans la majeure partie des cas, véhicule au niveau de l’occupation un discours de légitimation de l’espace. Le cas le plus probant est celui du santon bien connu dans cette région, Moulay Bu ‘Amrane et des Ayt Seddrate.

Le nom de Dads, dans ses péripéties, montre en filigrane que son étymologie incertaine, son sens qui, au-delà du mot, sont à coup sûr, des indicateurs qui témoignent de son ancienneté et son voyage à travers le temps.

Les sources que nous venons d’évoquer décrivent la trajectoire de ce nom qui n’est, en fait, que la consécration des péripéties historiques de tout le Maroc méridional. Le nom apparaît et connaît des éclipses à travers le temps. Ce phénomène est certainement à mettre en relation avec la prééminence en alternance des métropoles régionales de l’époque. Le nom s’applique certes, à un espace donné, mais désigne aussi une population déterminée. Cette définition par rapport au terroir est synonyme de son occupation significativement antérieure aux autres vagues d’émigrants. Le nom est une fiction. Il est tributaire d’un environnement beaucoup plus large qu’on ne le croit.

Nonobstant les difficultés inhérentes à saisir la véritable étymologie du nom, ce qui en soi ne pose problème, l’essentiel est que le terme Dads, qui apparaît et disparaît au gré des circonstances historiques, désigne toute une région prise géographiquement en tenaille par les massifs du Haut Atlas au nord, ceux de l’Ugnat au sud-est et Saghru au sud. Politiquement, elle flottait entre les grandes métropoles historiques que furent Tafilalt, Tudgha, Dra et par la suite Demnate.

Le Makhzen n’en était pas du reste. Par ses différentes mehallas et par la désignation de certains de ses représentants, il endure la charge de vouloir en assurer le contrôle et la présence. D’ailleurs, les chikhs, les représentants du Sultan, en vertu de dahirs de nomination n’avaient aucun pouvoir réel et n’exerçaient que très peu d’ascendance sur les populations environnantes. Les véritables pouvoirs étaient aux mains des Jma’a. Par ailleurs, l’on ne pouvait se prévaloir d’une légitimité sans avoir au préalable étendu son autorité sur ces régions méridionales, en l’occurrence, Sijilmassa, Tafilalt, Dra et toutes leurs dépendances. Cette compétition apparente pour l’occupation de cette région s’explique aisément par son caractère hautement stratégique, ce qui laisse entrevoir le souci des protagonistes en présence à en assurer le contrôle par une présence, à défaut de se l’approprier en totalité. Aucun des groupements pluriels, du reste, n’est arrivé seul à réussir cette aventure. Au demeurant, cette particularité explique la ténacité de la compétition et la diversité tumultueuse de son peuplement que seuls les raisons de vie et de subsistance et les instruments conventionnels de consolidation du groupe avaient fini par cimenter au niveau des ighermane, des fractions et des confédérations. En consolidant ces groupements par les multiples accords à tous les échelons, on se retrouve paradoxalement en face et en butte à une atomisation qui ne sera pas sans conséquences pour leur avenir.

Les régions du sud-est marocain se singularisent par certaines spécificités qui avaient nettement marqué leur marche historique dans plusieurs domaines en relation avec l’occupation de l’espace, avec son caractère hautement stratégique, avec l’histoire de son peuplement, ses structures de gouvernance et les évolutions de ces dernières au regard des turbulences extrarégionales qui influaient largement sur le déroulement des événements qui dépassaient souvent le cadre restreint des régions prospectées, en l’occurrence Dads et les régions environnantes qui étaient liées par un même destin.

Le processus de l’occupation de cette région du sud-est marocain est assez complexe en raison notamment de la nature particulière des protagonistes pluriels en présence. Sa configuration géographique lui donne un caractère hautement stratégique, ce qui explique, dans une large mesure, sa convoitise et les bouleversements humains conséquents.

Cette région est une sorte de laboratoire où cohabitent plusieurs tribus qui se réclament de segments variés et d’origines géographiques diverses. Cette sédimentation humaine est faite de plusieurs couches successives de populations qui se sont sédentarisées à des époques mal définies, au fil des temps. Aux insliyn, les premiers occupants du pays attestés par certaines sources, se sont jointes d’autres vagues de populations venues d’ailleurs. Ces fixations successives revêtent plusieurs formes. Les raisons politiques semblent expliquer l’installation en ilots géographiquement distincts tout au long du Dads des Ayt Seddrate pour faire barrage à l’avancée inquiétante des arabes Ma’qil vers le nord que les Mérinides avaient du mal à contenir, autant leur turbulence était manifeste et notoire.

Ces contraintes géographiques, climatiques et hydrauliques des espaces expliquent, dans une large mesure, la configuration de l’occupation humaine de ces mêmes espaces. Cette occupation physique des territoires est l’une des conséquences majeures de la confrontation des différents modes de vie, souvent divergents, des rapports de force qui en découlent et qui se traduisent in fine par des antagonismes et des changements constants des populations selon une panoplie de formules bien connues : départ ou extinction de tout ou partie d’une population (homicide, bannissement, désaccord au sein d’un village, épidémie, famine, fuite, retraite à la suite d’une guerre), arrivée de nouveaux migrants pour différentes raisons : conquête, protection, adoption, sécheresse et catastrophes naturelles.

Dans l’état actuel de nos connaissances, il est malaisé de traiter, de manière complète, de cette stratification humaine du peuplement de cette région et d’en conclure, de façon, on ne peut plus nette, autant les sources ne sont pas aussi précises qu’on l’espérait. Néanmoins, les quelques indications préalables que nous avions tenté de prospecter tout au long de ces derniers chapitres, nous permettent, non sans peine d’ailleurs, de proposer une vue d’ensemble, au risque d’être elliptique et incomplète, sur le peuplement de cette région. Ce tour d’horizon n’a été possible que par la compilation d’une grande quantité de sources qui ne dégagent que des indications somme toute éparses et disparates. Les sciences sociales ignoraient et occultaient l’histoire sociale notamment dans ses dimensions rurales. En effet, tous les chercheurs qui ont voulu approcher cette question dans ses différents angles, sont unanimes pour affirmer ce constat désolant, et relever toutes ces difficultés qui restent récurrentes à ce jour.

Nous pouvons affirmer que, de par sa situation géopolitique, la région a toujours fait l’objet de multiples convoitises, de conquêtes effrénées, et par voie de conséquences, de rivalités qui débouchent sur des affrontements armés, ce qui explique, dans une large mesure, le renouvellement constant d’une partie de la population, son brassage et son caractère hétérogène et diversifiée. La diversité des groupes présage d’une série de conflits dont certains monuments en gardent encore la substance : ighriben, guets, igueddimn, villages fortifiés ainsi que toute l’organisation sociale inhérente. Les nouveaux arrivants refoulent sur leur passage d’autres groupements plus anciens, donc plus vulnérables. Plusieurs caractères constants marquent, de façon l’on ne peut être plus claire, l’histoire du peuplement dont les différentes poussées venues du Sud constituent un fait essentiel et avéré.

Les raisons économiques et stratégiques expliquent dans une large mesure, l’attrait que constituait Dads, ce passage obligé des Ayt ‘Atta, une grande tribu nomade et pastorale, vers les pâturages de l’Atlas. En toute vraisemblance, les harka du Makhzen, notamment celle de Moulay Ismaïl en 1678, aurait pour objectif d’endiguer la poussée des Ayt ‘Atta vers le nord.

C’est dans ce contexte très particulier, marqué par le fort caractère des agrégats de populations variées, d’origines diverses et de sédentarisation ancienne ou tardive, que nous avons tenté d’étudier les grands principes de l’organisation sociale et politique qui avait prévalu avant la pénétration coloniale. L’analyse de cette organisation nous a permis de voir comment ces collectivités villageoises étaient parvenues à assurer la gestion des affaires publiques tant sur le plan interne que dans les relations bilatérales et multilatérales avec les autres partenaires en l’absence, ou tout au moins, en dehors d’un pouvoir omniprésent et fédérateur. Le système de gouvernance élaboré se singularise par son adaptabilité aux réalités locales, à leurs spécificités et constitue ainsi une réponse pragmatique et efficace aux différentes préoccupations des populations oasiennes dans tous les domaines sans exclusive.

Nous avons pu voir qu’à travers les multiples exemples que nous avions empruntés aux différentes régions limitrophes que les actes réglementant les différents espaces villageois et agricoles sont d’une précision étonnante. Le village et le terroir agricole revêtent un caractère sacré et inviolable et dénotent ainsi de leur importance stratégique et vitale pour cette communauté. Les dispositions sont généralement contraignantes puisque le village engage la responsabilité collective et assure la cohésion et la survie de ses composantes. C’est parce qu’il est l’émanation de tous qu’il est placé sous la responsabilité individuelle et collective. C’est pour ces multiples raisons que l’enceinte et les composantes physiques du village font l’objet d’une réglementation précise et rigoureuse.

Les structures de gouvernance sont, dans leur substance, identiques. Elles obéissent aux mêmes principes fondateurs. Chacune de ces collectivités s’accrochant à son indépendance et à sa dignité, élabore des instruments qui sauvegardent et cimentent ses composantes surtout en période de crise où le groupe est menacé dans son intégrité et sa survie.

Les systèmes de gouvernance étaient l’émanation de tous. Ils étaient la manifestation de la volonté générale. Ces structures revêtent des formes transcendantes et uniformes au niveau du village, de la fraction et de la confédération. La jma’a qui était l’instance suprême du village était composée de tous les hommes adultes. Les composantes du village lui déléguaient, à parts égales, des répondants dûment mandatés. Elle jouissait de tous les pouvoirs et désignait amghar selon des critères précis et élabore un droit imposable et respecté de tous. Conduite par amghar, la jma’a l’assiste dans ses fonctions et crée des structures spécifiques et sectorielles en charge de la gestion des affaires publiques.

Les forces des régions sud-atlasiques sont paradoxalement leurs atouts et leurs faiblesses. En effet, l’organisation traditionnelle, de par son atomisation et son indépendance, avait permis, à terme, les premières incursions du Glaoui, prélude à la pénétration coloniale entreprise sous l’étendard du Makhzen.

Il va sans dire que cette atomisation avait facilité dans une large mesure la pénétration coloniale qui, pour ce faire, avait déjà entrepris en amont tout un travail politique et stratégique qui avait permis la conquête de toutes ces régions à moindre frais. La politique dite «des grands caïd», l’action politique, la percée des pistes, l’installation des bureaux des affaires indigènes et des postes étaient les principaux hérauts de la domination coloniale.

Cependant, cette dernière était confrontée à une résistance acharnée des Ayt ‘Atta et des tribus environnantes, notamment les Ayt Yafelmane. Malgré la supériorité des effectifs et des matériels mis en œuvre par la colonisation, celle-ci avait de la peine à les soumettre. Les guerres de Bu Gafer et de Baddu étaient marquées par plusieurs enseignements majeurs : d’abord, par la ténacité et l’opiniâtreté des affrontements que les résistants avaient assumés jusqu’au bout de leurs forces qu’en déplaise aux inégalités des forces en présence, ensuite, la reddition, mot impropre, ne fut possible sans un blocus infernal qui avait duré 42 jours pour le seul Bu Gafer. Le blocus, de l’aveu du commandement militaire, consistait à des bombardements de jour comme de nuit des résistants, des points d’eau, du cheptel et des voies de communications. Et malgré cette férule des assaillants, les femmes avaient joué un rôle admirable dans cette confrontation pour la liberté et la dignité. Elles vivifiaient la flamme de combattre et de résister, prodiguaient des remontrances aux hésitants et aux peureux, encourageaient par les youyous stridents que les échos des montagnes amplifiaient, avaient tatoué de façon indélébile la mémoire de l’histoire de la conquête du sud-est marocain.

La soumission ne fut possible qu’en imposant des conditions qui sauvegardèrent l’honneur de ces combattants téméraires qui luttaient pour la liberté et dont l’indomptable Bu Gafer regarde majestueusement l’avenir et scrute avec fierté les vallées verdoyantes et les lointains horizons du sud-est marocain.

La domination coloniale, cette tâche d’huile bousculée par cette résistance, n’était pas sans conséquences majeures pour ces régions lointaines qui perdirent brusquement leurs anciennes structures de gouvernance, de proximité et de consensus. Tout allait craquer et se fendre. Ainsi elles connurent, au fil des temps, de véritables bouleversements qui n’ont épargné aucun aspect de leurs institutions, de leur vie sociale, de leur architecture, de leurs mentalités et de leurs activités économiques et culturelles. Les pouvoirs détenus par les anciennes élites locales et régionales furent confisqués. Les nouveaux imgharen de l’isti’mar étaient devenus des auxiliaires de la colonisation. Les nouvelles structures étaient imposées d’autorité. La percée des routes se préoccupait d’assurer la conquête et de quadriller l’espace. La réorganisation du territoire dans le cadre d’une région militaire présageait d’un caractère sécuritaire et stratégique de la zone dans son ensemble. L’installation des postes militaires et des bureaux des affaires indigènes, les pouvoirs exorbitants et coercitifs (amendes, réquisitions, prison, bastonnades) du qayd et du militaire, les pistes et les terrains d’atterrissage, étaient les moyens péremptoires de cette occupation. Les populations furent soumises à toutes les mesures de corvées, de contributions, de travaux d’aménagement et de construction en faveur des deux autorités bicéphales, des enrôlements dans les forces supplétives et partisanes, au contrôle des habitants et leurs mouvements.

Toutes les exactions furent désormais possibles sous un aspect rogatoire et au nom d’un pouvoir qui, par la force ou la ruse, avait contribué de façon pernicieuse à des changements profonds et à l’effritement des structures sociales, politiques et économiques de ces régions du sud-est marocain dont le Dads constitue, à coup sûr, un exemple édifiant.

Rabat, le 25 mars 2016.

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